Chroniques

Chroniques (666)

À bien des égards, cet album ne devrait pas me toucher autant. Je ne peux pas dire être gros client de ce type de rock introspectif, triste et déprimant. Non pas que ce genre de texte soit chiant, inintéressant ou manquant de richesse, loin de là. Simplement, je préfère voir ces émotions gueulées par un crêteux, ou noyées sous les nappes d’un synthé bien froid et gothique. En matière de rock, je dois bien le dire, ce qui m’émoustille c’est plutôt des rythmiques qui donnent envie de tout casser, des bridges pompeux et de la disto exagérée. Tout le contraire de la douceur désenchantée de Kory Gregory, chanteur et tête pensante du projet. Et pourtant…

Si stylistiquement, on reste sur quelque chose de plutôt sobre et classique, tout l’apparat autour de l’album est assez singulier. La pochette est une photo du cousin du chanteur, ce genre d'images innocentes qui pourtant effraie. Ce noir et blanc semblant faire perdre l’image dans les limbes du temps, et ce déguisement de clown faisant frémir bien des gens à la simple idée de découvrir ce visage maquillé dans un magasin de disque (ou une miniature YouTube, on reste en 2022 hein). La durée des morceaux est très variable : cela va d’une petite minute et demie à plus de huit minutes, en passant par des durées plus usuelles. Les textes sont tantôt crus et outranciers, en atteste un « Jesus Fucking Christ » par exemple. Tantôt, ils font preuve d’une candeur presque juvénile, d’une fragilité émouvante. Mais la vaste majorité de la galette lorgne plutôt du côté du rock léger, un peu punky et ensoleillé du début des années 2000. Ou bien vers ce « rock à road trip et barbecues » que j’évoquais pour le dernier-né des Skeggs. Une description très floue, mais qui signifie, à peu de choses près, que les chansons mettent du baume au cœur, rappelle des jours meilleurs passés entre amis, et quelques souvenirs pas forcément grandioses, mais juste très agréables.

Il est maintenant temps de parler du gros événement ayant influencé la gestation de ce projet : l’accident du chanteur. Un carambolage routier dans lequel il a failli mourir. La source de bien des tourments et d’une fameuse remise en question. Les plus cyniques pourraient questionner le besoin de mentionner un tel trauma dans la promo d’un album, s’il s’agit d’une façon de jouer sur la corde sensible pour mieux le vendre. J’ai envie de croire le contraire, qu’il s’agit plutôt d’une clé de compréhension, d’une mise en perspective. Et surtout : d’une profonde mise à nu. Si l’on peut se demander si un intitulé comme « In Just One Piece » est une touche d’humour noir ou une thématique toute différente, le trio final ne laisse que peu de place au doute : minimalistes, intimistes et tristes, ils ferment l’album de fort belle manière. À la première écoute, je me suis vu froncé les sourcils en découvrant « Baby Blue » après « Black Mold », tant ce dernier et ses presque NEUF minutes m’ont charmée de leur puissance évocatrice. Mais le choix de setlist paraît plus judicieux si l’on perçoit « Baby Blue » comme un épilogue, et « Discount Assisted Living » comme le prélude de cette fin en apothéose. Mais que vous choisissiez de croire que Black Mold est la vraie fin ou non, j’imagine que beaucoup seront d’accord pour dire qu’il s’agit du titre le plus impressionnant, fort et travaillé de l’opus. Une merveille, et sans doute celui que je retiendrai le plus une fois cette chronique refermée.

Alors certes, tout le monde n’est pas client de « journaux intimes musicaux », moi le premier. Et si la plupart des titres sont bons, avec une bonne petite patate et la perspective de souvenirs d’insouciance… Leur sincérité est peut-être aussi leur point faible, car un peu trop lisse dans leur construction. Mais c’est un album touchant, et rien que pour « Black Mold » en clôture, le périple vaut grave la peine d’être parcouru une fois.

Vingt-cinquième album studio en cinquante-quatre ans de carrière, "Surviving The Law" se place dans la droite ligne de son prédécesseur, "Tattooed On My Brain". Le line-up n’a pas changé entre ces deux productions, avec notamment le brillant chanteur Carl Sentance qui a remplacé Dan McCafferty à la voix unique. Sa santé déclinant, l’emblématique vocaliste a dû quitter son groupe… après avoir adoubé son successeur. Nazareth reste fidèle à son Hard-Rock classique ancré dans les seventies et aux sonorités bluesy, illustrées par le magnifique "You made me" qui clôt le disque. Si les vétérans savent faire parler la poudre, comme sur les excellents "Runaway" et "Sinner", ils parviennent à varier les ambiances. "Psycho Skies" baigne dans les ténèbres quand "Let The Whisky Flow" défile sur un tempo plus lent. Compositeurs chevronnés, les Écossais ont placé en ouverture le percutant "Strange Days". Si les autres titres ne sont pas, loin de là, mauvais, "Surviving The Law" aurait sans doute gagné à être plus compact, à ne pas s’étendre sur quatorze chansons. L’écoute paraît parfois un peu longuette...

Si la Finlande arbore souvent une étiquette de « pays du metal », avec son quota de groupes par nombre d’habitants largement plus élevé que la moyenne, et surtout des noms n’ayant plus aucune preuve à fournir en termes de black et de death (c’est que, contrairement à leurs lointains cousins suédois et danois, le heavy et le power ne sont pas trop les styles de la maison). Le genre de l’indus lui reste plus nébuleux, ne comptant généralement que quelques groupes peu connus, en dehors des viviers américains et allemands. À titre personnel par exemple, le seul nom finlandais me parlant au sein de ce style est « Turmion Katilot », qui a déjà eu l’occasion d’apparaître entre nos pages. Et même si je considère leurs deux premiers albums comme des monuments sous-estimés, le reste de leur discographie s’est embourbée dans un classicisme des plus ennuyeux. Dommage.

Autant dire qu’à la réception du troisième opus de King Satan, j’étais bien tiraillé entre deux réflexions préliminaires opposées. D’une part, l’envie réelle et enthousiaste de découvrir un groupe plutôt jeune, pas encore bien connu et provenant d’un milieu peut-être moins susceptible de s’autocannibaliser. Et de l’autre, la peur vraisemblablement partagée par bien des chroniqueurs de tomber sur du désespérément classique, surtout avec un nom comme « King Satan ».

Fort heureusement, le résultat s’apparente davantage à un mélange des deux. Certes, les influences de King Satan sont indéniables (des confrères évoquent Rob Zombie et Ministry de la grande époque, et j’y adhère plutôt fortement), mais c’est un style d’indus qui est sous-représenté de nos jours, tout en restant toujours plutôt cool. On retrouvera moins le côté froid, mécanique et expérimental des artistes les plus fous, mais à l’inverse ils ne lésinent pas sur les instruments plus classiques, notamment de la grosse guitare bien saturée et lourde. Parfois même, on a l’impression de se retrouver face à du power bien musclé et au chant hargneux plutôt que clair. C’est le cas sur « This Is Where The Magic Happens » ou encore le somptueux « The Faces Of The Devil », dansant à souhait, avec un bridge surprenant et où le synthé s’emballe totalement ! Ce dernier est la continuation du morceau d’ouverture, « The Left Hand Path », qui possède des qualités similaires et redonne tout son sens au genre que l’on a parfois baptisé « Dance Metal » (ou « Tanzmetal », tant ces attributs se retrouvent en majorité dans la NDH). « Spiritual Anarchy ‘22 » est encore plus loufoque : il semble tout droit sorti du milieu des années 2000, comme une version plus metal d’un titre de Pendulum. C’est pêchu à l’extrême et n’aurait pas renier sa place dans un jeu de sport de la même période (voire un party game urbain bien obscur sorti qu’au Japon… pour celleux qui voient de quoi je parle)

En bref, j’attendais bien pire de King Satan en préparant cette critique. Les échos de leurs albums précédents faisaient état de chansons déjà entendues ailleurs. Impossible en l’état de vous corroborer ces impressions, le reste de leur discographie me faisant défaut. Mais sur ce « Occult Spiritual Anarchy » en tout cas, j’avoue être conquis. C’est varié, c’est rythmé, et ça ne part pas dans quelque chose de trop edgy ou larmoyant. C’est une pure barre vitaminée distillée sur quarante minutes de fracas. Ne vous arrêtez donc pas au nom… Il y a du bon !

14.05.22 18:28

HELL MILITIA - "Hollow Void"

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La formation française fait son grand retour après un sans-faute sur les trois premières sorties, avec un Meyhnach au chant (« Légions Noires », « Mütiilation »), ce dernier ayant quitté la formation s’est fait remplacer par RSDX (« Weltbrand », « Funeral Winds »). LSK manque à l’appel après que Satan l’a rappelé à ses côtés. Torturer d’« Arkhon Infaustus » n’est plus non plus dans le groupe. Il est donc assez légitime de se demander si cette formation n’est pas tombée en morceaux après les affres du temps et de la vie ? Eh bien non ! Tout ce beau monde réuni, il était grand temps de les retrouver, car ils jouent ensemble depuis un moment déjà sans avoir enregistré de pistes. L’ensemble de l’album vous mettra à mal et dans vos derniers retranchements, il n’y a aucune pitié, miséricorde ou humanité là-dedans ! Tout est fait pour vous faire mal, vous faire suinter de terreur et de haine… Ils vous délivreront les flammes de l’enfer tout au long de ces neufs tracks ! Les riffs sont bouillants, pensants et parfois une mélodie à peine audible vient apaiser ce déchaînement de violence comme sur « Genesis Undone ». « Hell Militia » c’est un bloc qui vient t’écraser la face sous une montagne ! En revanche ce bloc n’est pas franchement digeste, et les écoutes ne s’imbriquent pas d’elles-mêmes. C’est lourd, c’est puissant, mais ça se digère.

Crée en 2008 à Ottawa au Canada, Fumigation nous sort ici un tout nouvel album « Structural Extermination ». Ayant eu la chance de jouer avec des groupes tel que Vital Remains, Napalm death, Révocation ou encore Immolation, nous ressentons clairement quelques influences, notamment dans certaines structures de morceaux. Composé de 10 morceaux, ce nouvel album ravira les fans du genre. On parle bien ici de bon gros death metal, batterie groovée et lourde, guitare technique avec des rythmiques tantôt cassés tantôt mélodiques. Certains morceaux, notamment comme sur « The Barren Hive », un featuring est à signaler avec le chanteur de Bleeding Spawn, Dominic Vorster, pour ne citer que lui car l’album regorge d’invités en tout genre. Le morceau « Botfly Incision » quant à lui propose ici un passage lourd et vénère qui fait plaisir à entendre. Les fans d’Immolation ou encore Cephalic Carnage trouveront clairement leur compte. Les Canadiens dépeignent comme sur beaucoup de leurs albums précédents, un univers tournant autour des insectes, rongeurs et autres produits chimiques ou sur la phobie de certaines personnes mais le tout teinté de beaucoup d’humour.  Ce nouvel album ne déroge pas à la règle avec cette nouvelle salve de morceaux. En résumé groove death metal insectes et humour sont les maitres mots de « Structural Extermination » !!!!

Les covers, c’est rarement mon truc. Non pas qu’elles soient toutes nulles bien sûr, mais simplement parce que l’accès à l’original est désormais si évident par le biais du net et de ses nombreux outils que je n’y vois pas bien d’intérêt. Pour m’appâter dans ce genre d’exercice, il faut une plus-value. Une relecture des paroles par exemple, qu’il s’agisse d’une parodie ou d’une modernisation. Un changement complet de genre éventuellement, transformant le plus bruyant morceau de metal en sympathique chanson de jazz lounge. Ou encore, pourquoi pas, plonger pleinement dans la fracture d’image, en voyant de gros bonshommes plus proches du guerrier viking que de la pop-star reprendre un titre mielleux et dégoulinant de couleur. « Forever Reigning » ne va pas si loin, mais il ne se contente pas non plus du best of du pauvre.

Certains éléments choquent et d’autres non. Tout d’abord, il s’agit du premier projet lancé par « Satyrn Studios », une idée assez saugrenue. Si surfer sur l’aura incassable des maîtres du Thrash paraît pertinent pour se lancer, il paraît étonnant que personne n’ait trouvé à redire là-dessus, et que l’idée ne provienne pas de Nuclear Blast ou autre label ayant travaillé avec la clique à Tom Araya. Puisqu’on évoque ce dernier, on crève l’abcès tout de suite : aucun des groupes présents ne peut se targuer d’arriver à son niveau. Simple question d’habitude ou élitisme toxique, vous en serez juge. On se contentera de parler d’une différence de style, et du simple fait que personne ne peut chanter du Slayer que Slayer lui-même. Dernier élément au rang des surprises : la plupart des groupes présents sont relativement peu connus de la communauté metalleuse. Même avec ma casquette de chroniqueur, seul « Over Enemy » me disait quelque chose, après avoir remis une critique il y a quelque temps sur un album que j’avais trouvé simplement correct. Les sept autres m’étaient totalement inconnus, mais il n’est pas impossible que j’aille y tendre une oreille curieuse. Ce choix de line-up est enthousiasmant, mais ce qui aurait été encore plus formidable aurait été d’être plus international encore, à la manière d’un « Dirt Redux ». La musique de Slayer et leur rôle de fer de lance du genre auraient mérité de laisser leur chance à des groupes talentueux issus de contrées oubliées. Mais je chipote. C’est déjà cool d’avoir opté pour des groupes aussi diversifiés et méritants ce coup de projecteur. D’autant plus que les États-Unis, pays déjà gigantesque, n’ont déjà pas dû faciliter l’entreprise.

Quant aux côtés moins choquants, il y a déjà la setlist : on commence par South Of Heaven, on termine par Raining Blood. L’évidence même donc, mais qu’est-ce qu’on aurait pu inclure d’autres ? Les dix titres du milieu sont plus variés : il y a du connu et du plus obscur. Toujours une bonne idée pour un album « best-of » que j’appelle aussi parfois « album synthèse ». Certes on ne peut faire sans les classiques, mais présenter 2-3 fonds de tiroir permet justement d’ouvrir le grand public (et aussi les fans « de surface » !) à un catalogue plus large. Bon point donc. Le style des différents groupes se marie aussi plutôt bien au thrash de Slayer : il y a un peu d’indus avec Skrog, de sludge avec « Eulogy in Blood », de death avec Disinter et inclassable avec « Slokill ». Et tout fonctionne plutôt bien, sans trancher de trop avec les originaux (pas de jazz lounge au menu donc). Mentions spéciales pour « Spill The Blood », « Divine Intervention », « South Of Heaven » et le somptueux « Delusions of Savior ». Assurément, mes deux pépites à surveiller de l’album sont Skrog et Distal Descent (et par chance, ils reprennent deux et trois morceaux respectivement !) Mais rien n’est honteux, même sur les morceaux plus anecdotiques ou tout simplement « moins bien » (désolé à Skull Fuckers Inc., mais Raining Blood est vraisemblablement intouchable).

Pour finir, à qui s’adresse l’album ? Ôtez-vous l’éventuelle idée d’une compilation du pauvre, on est loin de ça ! La plupart des reprises sont de bonnes factures et permettent la redécouverte, à défaut de se réapproprier pleinement les différents titres. On est dans l’hommage, pas la réinterprétation. Cela devrait donc plaire aux fans absolus de Slayer ayant déjà tout écouté mille fois, autant qu’aux nouveaux venus ne sachant pas trop par où commencer.

14.05.22 17:52

DIAMOND DOGS - "Eye Of The Storm"

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« Les néerlandais, pas les suédois » précise le label. Impossible de savoir s’il y a du David Bowie dans l’air par contre. Quoiqu’il en soit, par pure fainéantise, je pourrai recopier presque entièrement ma critique du premier album de Plizzken, tant le travail des Diamond Dogs m'a charmé de la même façon. Pas besoin de me répéter, vous connaissez mes goûts en matière de punk : un rythme éreintant, un type qui gueule, beaucoup de disto et une durée bien concise permettant à la fois de balancer son propos sans fioritures, de ne pas s'ennuyer et de consommer un titre (ou un album entier) comme une praline enflammée par un tourbillon de grosses patates dans la face. Et les Diamond Dogs cochent toutes ces cases ! Mais au-delà de ce cahier de charges rempli à la perfection, il reste une particularité du groupe assez énigmatique : leur univers basé sur le monde médiéval. Courant dans le metal, rarissime dans le punk, cette thématique se retrouve jusqu'à l'esthétique de leur artwork, représentant un templier ou un croisé brutal au milieu d'une bataille d'envergure. Même certains intitulés des titres de l'album semblent lorgner davantage vers le power ou le heavy que le punk traditionnel ("Crusher Of Souls" ou "Eye Of The Storm" notamment, ce dernier entamant l’album par une drôle de litanie). Mais musicalement, on est loin de la joyeuse troupe de troubadours. Ou alors, elle est constituée de trolls énervés. Sitôt les 30 premières secondes de la galette écoulée, on est partis pour une bonne vingtaine de punk qui décoiffe (ha ha), mais qui garde une charpente souvent hard rock dans ses parties instrumentales, lui conférant un côté certes pêchu, mais aussi facile d’appréhension et tout bonnement agréable à écouter. La voix de « Johnny » est peut-être celle qui s’en écarte le plus, avec son chant rocailleux devant poussé pour être entendu derrière la guitare ! La basse n’est d’ailleurs pas en reste, ne brillant souvent que quelques minuscules secondes sur un titre (souvent en début, pour pas perturber les habitudes), mais leur conférant un petit truc en plus, qui met en jambes et permet de reprendre son souffle avant une nouvelle rafale de deux minutes. Citons cependant aussi Neon Nights, qui se permet des passages plus calmes, avec un leitmotiv assez simple mais qui marche. Ou alors « One Track Mind » et ses effets sur le chant ou encore une basse « sautante » du plus bel effet.

Mais assurément, mes deux chansons préférées sont « Crusher Of Souls » et End In Sight » tant elles transpirent la fête, la bonne humeur, les copains, et la bière renversée sur les cheveux. Mouillés de la crête aux pieds, on manque de se fracasser par terre pendant que la musique nous rend sourds. C’est le genre d’ambiance qui fait l’essence même d’un concert punk, quand bien même le concept s’est exporté à la grande niche metal.

Alors oui, à titre personnel, le seul point qui fâche vraiment c’est bien évidemment cette durée. Même s’il est rude de pogoter pendant une heure (et pour un artiste de tenir une telle cadence !), à peine plus de vingt minutes c’est un peu court pour un LP. On aurait volontiers aimé 3-4 titres de plus. Mais c’est du chipotage. Il n’y a plus qu’à espérer que le groupe nous revienne vite, avec une niaque tout à fait semblable. C’est une pure injection de fun !

"The Long Road North" est un chef-d’œuvre d’une froide beauté, qui brûle d’une flamme gelée. Comme l’indique le titre de l’album, ce disque est un voyage périlleux et merveilleux vers les splendeurs sauvages du Nord, la quête âpre d’une aurore boréale. Les atmosphères glaciales évoquent le meilleur du Black Metal, comme sur le "Cold Burn" inaugural d’une violence somptueuse. Toutefois, Cult Of Luna refuse l’obscurité totale, est toujours en quête d’une lumière qui jaillit ici d’un orgue ("The Long Road North"), là d’une ligne de clavier ou d’un chant clair (le lent "Into The night", ciel nocturne aux mille étoiles, propice à d’étranges rêveries). Dans ce périple aux confins du monde, les Suédois offrent un réconfortant feu de camp avec "Beyond I", chanson épurée sublimée par la voix grave, envoûtante de Mariam Wallentin. La quête, à l’image des vocaux d’une rage désespérée de Persson et des guitares en tension, le plus souvent hypnotiques, reste douloureuse. La marche est incertaine, les monstres tapis dans l’ombre comme sur l’immense "An Offering To The Wild" ou sur "Blood Upon Stone", longues pièces tortueuses, vicieuses, labyrinthiques, qui révèlent une douce clarté pour aussitôt la dissimuler. L’écoute achevée, « Et comme le soleil dans son enfer polaire, Mon cœur ne sera plus qu’un bloc rouge et glacé. » (Baudelaire)

Apolinara, chanteuse et pianiste, est la force créatrice du groupe du même nom, née en Ukraine et désormais installée aux États-Unis. "Shadows And Signs" doit sa réussite à sa modestie. Ce disque n’est pas une démonstration sans âme de vocalises haut perchées à forte technicité ou de prouesses instrumentales boostées par une énorme production pour épater la galerie. 

Apolinara marie à la perfection pop (le doux et beau"You Had it all" final), rythme dansant (les claviers "Wonderful", guitares heavy et piano doux) et énergie métallique, dans les solos, comme celui qui dynamise "You Can’t Get Away With This". Le groupe, qui utilise avec intelligence et mesure son atout symphonique, comme sur un "Intro" éthéré, sait aussi montrer les muscles ("The Smile Of The Demon"). Une voix gutturale (le complexe "Shadows And Signs", avec une batterie ultra rapide) surgit parfois pour s’opposer aux mélodies suaves de la chanteuse. Ces chansons, drapées dans une gothique dentelle noire, sont de précieuses pièces d’orfèvrerie.

Décidément, après King Satan il y a quelques jours, j’ai l’impression de m’acharner sur les noms de groupes faisant appel au Malin. Si on ajoute des morceaux aux titres énigmatiques tels que « Enamoured In The Throes Of Death » ou « Shrines In Cinder », plus encore l’intitulé de l’album et la pochette de celui-ci… J’avoue que je ne pourrai pas vous reprocher si, comme moi, vous vous attendiez à quelque chose d’un peu différent. Plus proche de VR Sex ou de Lebanon Hanover par exemple. Mais exit ici le post-punk, et bonjour le punk tout court ! Assez surprenamment, le groupe déploie ses thématiques occultes sur fond de punk thrashouille plutôt pas dégueu, mais pas toujours très inspiré non plus. Non pas que le clash soit choquant ou inintéressant, au contraire, je suis plutôt client des acoquinements saugrenus, donnant parfois des résultats formidables (nombreux sont les vidéastes autant que les musiciens professionnels en ayant fait une spécialité d’ailleurs). Non, ce qui démange un peu, c’est le fait de ne pas savoir exactement sur quel pied danser. Il s’agira peut-être davantage d’une appréciation subjective qu’une critique pertinente, mais l’album m’aurait bien plus goûté si chaque morceau ressemblait un peu plus à celui d’entrée et celui de clôture (« Ecstasies… » et « Never Ending Night », de leur petit nom). Ils s’insèrent largement plus dans cette atmosphère « death rock », sorte de punk gothico-horrifique à l’atmosphère lugubre. C’était davantage ce que je recherchais ici, mais on ne boudera pas son plaisir face à l’un ou l’autre titre entêtants, comme l’énervé « Acid Black Mass » par exemple. Une chose est certaine en tout cas, le groupe m’a emmené là où je ne l’attendais pas, et rien que cela mérite le détour ! Quant à moi, je ne balaye pas le travail de Devil Master au contraire : ils m’ont intrigué. Et j’espère qu’un éventuel troisième opus viendra s’insérer plus fermement dans l’un ou l’autre genre.